Lettres du moulin d’Arbus

16,00

Laurent Frontère
co-édition Gascogne
256 pages, 16 euros,
ISBN 978-2-91444448-0-4

Prix des lecteurs des journées du livre d’Orthez 2010

UGS : 978-2-91444448-0-4 Catégories : , , ,

Description

  Bien sûr, il y a un clin d’œil à Alphonse Daudet dans ce recueil de onze nouvelles qui s’inscrivent dans un terroir régional bien défini, le Béarn de l’Entre-deux-gaves, dans le Piémont pyrénéen, certes éloigné de la Provence chère au cher Alphonse. Et puis, le moulin est ici un moulin à eau, et non à vent. Mais l’essentiel reste : ces nouvelles sont des courts récits dont les personnages sont les archétypes des sociétés paysannes traditionnelles. On trouve ainsi le valet de ferme, l’évêque ou le curé, le paysan madré, le jeune soldat rentrant de son service, le meunier plus ou moins honnête, le paria, l'”innocent”.

 

  Les nouvelles, souvent piquantes, parfois tragiques, prennent leur source dans l’histoire régionale en en faisant ressortir ce qu’elle a de plus singulier : unt Etat resté longtemps indépendant, marqué par les guerres de religion et les guerres napoléoniennes,…

  Mais les sentiments, eux, qu’ils soient nobles ou sordides, sont universels. Et ce n’est pas parce que certaines de ces histoires ont la tonalité d’un conte et une dimension moraliste et humaniste assumée qu’elles sont définitivement marquées par la caricature et exemptes de subtilité. La superstition y côtoie le scepticisme ; la vertu, les petites compromissions ; la grandeur d’âme, la rouerie et la bêtise… le tout parfois dans le même individu dans une description nuancée de l’âme humaine.

Nous vous proposons la lecture d’un extrait de
Lettres du moulin d’Arbus
(absolument gratuit et sans obligation d’achat) :

Moulin

la première nouvelle, La petite couturière,
dans son intégralité

Chapitre 1 : La petite couturière

Chapitre 1 : La petite couturière

  Le moulin d’Arbus est la maison de mon enfance. Il est situé sur le Heuré, un très humble affluent du gave d’Oloron, et à un jet de catapulte de leur confluent. Le Heuré marque à cet endroit la limite entre deux communes, Athos où naquit le fameux mousquetaire, et Oraàs, village béarnais très modeste qui, dans les années cinquante, a pourtant vu débarquer la Comédie française en représentation champêtre. C’était en effet le lieu de villégiature de son administrateur, Maurice Escande. En amont du gave se trouve Sauveterre. En face, sur la rive gauche, c’est Abitain. Même si l’on peut en apercevoir les maisons et le clocher, en entendre la musique lors des fêtes, c’est un peu un autre monde, malgré le gué, car en l’absence de pont, une rivière est une fracture aussi efficace que tout un océan. L’endroit est paisible, les collines avoisinantes rompant par leur mol relief la monotonie de la plaine alluviale. Un ancien château féodal surplombe le moulin, celui d’Espan du Leu, compagnon de Gaston Fébus, particulièrement doué pour la galéjade. Cette solide réputation a été répandue à l’envi par le chroniqueur Froissart. Espan est mort depuis bien longtemps et son château, transformé en ferme, a été quelque peu dénaturé par les outrages du temps, des hommes et des révolutions. Ce n’est pas là le seul lien de cette rivière avec le vicomte de Béarn : sa source se trouve quelque douze kilomètres plus à l’est, au pied du château d’Orion, ancien pavillon de chasse du même Fébus.

  Avec sa taille modeste, ses murs épais de pierre de taille percés de rares ouvertures, sa double arche et son toit à quatre pans de tuiles canal, tel que je l’ai connu dans les années soixante, le moulin d’Arbus n’avait rien de particulièrement notable si ce n’est sa cascade, une chute d’eau de six mètres, en escalier, une chose exceptionnelle dans cette plaine, avec une large retenue en amont du barrage et un bassin, plus modeste, sur le bief conduisant l’eau détournée vers la roue du moulin. À l’intérieur, on accède à la salle centrale où se trouvaient les meules par une ouverture fruste, un trou sommaire et sans forme dans les murs épais. Un homme de grande taille doit baisser la tête et ne pas écarter les coudes pour y passer sans mal.

  Autour de la cascade, les berges ont l’odeur camphrée de la reine des prés, celle plus capiteuse des jacinthes et de la lathrée clandestine, plante improbable sans chlorophylle, et surtout l’odeur puissante des mousses et de l’hépatique. Au-dessus de la retenue, une large zone marécageuse plantée de vergnes – c’est comme cela que nous nommons les aulnes – se couvre au printemps de jonquilles, de fritillaires, de primevères, de cyclamens et de pulmonaires. Sur un tapis de feuilles mortes, l’eau, riche en algues, se remplit alors de ces masses gélatineuses et translucides, nids de bataillons de têtards. Les grenouilles agiles, avec leur masque brun, abondent dans ce sous-bois. De temps en temps, l’une d’entre elles, inquiétée par le passage du promeneur, saute promptement se réfugier sous les lentilles d’eau. Un liseré jaune de calthas et de glais suit les méandres compliqués d’une ligne théorique séparant les éléments Eau et Terre. Puis, plus tard dans la saison, fleurissent les myosotis, les aconits, les ancolies et les asphodèles. Sur la terre ferme, une nuée de papillons se disputent scabieuses, sauges, campanules et silènes. Quand vient l’automne, les fougères roussissent tandis que les colchiques laissent apparaître leurs étamines d’un orange éclatant entre leurs pétales mauves.

  Il faudrait être une brute bien épaisse pour ne pas être sensible à la beauté de cette nature exubérante et, sans être botaniste, quiconque vit dans un tel lieu a tôt fait de se découvrir attentif à sa beauté et à ses rythmes.

  Le cours lent de l’eau au-dessus de la retenue a des vertus particulièrement apaisantes : le calme n’y est troublé, parfois, que par le bruit d’un geai qui s’indigne. Quant à la cascade, elle offre une multitude de petits bassins qu’on peut parcourir en sautant de rocher en rocher ; c’est un lieu stimulant de méditation : l’écume, les tourbillons, le clapotis incessant de la rivière et ces araignées d’eau qui semblent faire de l’aviron à contre-courant, procurent un plaisir sans cesse renouvelé analogue à celui que l’on peut éprouver devant un feu de bois. Même en pleine canicule, la cascade offre un refuge d’une agréable fraîcheur. Elle a ses curiosités : les larves de phryganes qui s’abritent dans un manchon de brindilles et de gravillons, ou les écrevisses avec leur cuirasse articulée et leur démarche rétrograde ; la rare fulgurance bleutée d’un martin-pêcheur, ou le cincle d’eau, passereaux d’humeur plongeuse qui trouvent sous l’eau leur pitance, ou les bergeronnettes avec leurs incessants hochements de queue…

  Quand l’eau en a fini de tomber, elle arrive dans un bassin, vaste réceptacle circulaire où l’on peut voir les truites se dorer au soleil. Malgré ce dernier, l’eau y est bien froide et, quand on est un tant soit peu frileux, on ne peut guère s’y baigner qu’au cœur de l’été. Plus bas encore, la rivière offre aux enfants d’intéressantes possibilités de barrages et de moulinets. Enfin, l’arche ample d’un pont marque monumentalement la fin de ce monde. Ce pont est celui de la route qui vient de Sauveterre. Les eaux du Heuré n’en ont plus pour très longtemps avant de se fondre dans celles du gave.

  Voilà, décrit en quelques mots, le vaste terrain de jeux qui s’offrait à moi dès l’âge tendre. Être entouré de tant de beauté est un bien grand privilège. En cherchant un peu, je me souviens bien de quelques désagréments : les orties auxquelles on avait vite fait de se frotter si l’on n’y prenait pas garde, ou bien ces fourmis rouges que l’on dérangeait immanquablement partout où l’on s’asseyait. Mais ma nature contemplative avait trouvé là matière à se développer. Aujourd’hui, cette période de ma vie a des parfums de paradis perdu. À l’approche de la cascade, le bruit de l’eau, à jamais gravé dans ma mémoire – une rumeur que l’on finit par oublier quand on l’entend en permanence – a vite fait de me replonger dans ces années d’insouciance. Mais hélas, aujourd’hui, je ne fais qu’y passer. Je suis pris alors d’un sentiment de mélancolie : je sais ce que j’ai perdu et relativise soudain ce que j’ai gagné. C’est une mauvaise appréciation des choses car cette vie de jeune Robinson, si elle avait un tant soit peu perduré, m’aurait coupé de la société de mes semblables et de ses charmes…

  La triste histoire que je veux vous raconter a eu lieu dans ce cadre serein, dans des temps plus anciens. Le moulin fonctionnait alors et rendait de grands services. Il n’était pas le seul sur le Heuré puisque plus haut, il y en avait un autre, puis un autre, plus haut encore. Au total, pas moins de cinq moulins s’enchaînaient sur le lit de cette rivière. L’été, ce n’était plus qu’un mince filet d’eau et le débit faible limitait grandement l’activité du meunier qui, tributaire de la météo, attendait la pluie. Ce chapelet de petits moulins qui ne fonctionnaient que par temps pluvieux portaient le beau nom d’« escoute-plouye ». Le meunier guettait aussi l’activité de son confrère qui travaillait plus en amont et provoquait des chasses d’eau sur lesquelles il valait mieux se caler. Mais en période de crues, nombreuses au printemps, des flots furieux dévalaient la cascade en faisant vibrer le moulin sur son assise rocheuse.

  Ne produisant pas le grain qu’ils transformaient, les meuniers étaient réputés trop riches, et assurément voleurs. En guise de paiement, ils prélevaient leur dîme sur chaque sac, une bonne poignée de meunier que le cultivateur trouvait toujours trop grosse à son goût. À la fin du dix-neuvième siècle, le secteur de la meunerie s’était considérablement industrialisé autour d’installations puissantes et centralisées. L’ancien propriétaire des lieux et ultime meunier avait ainsi été conduit à vendre les roues du moulin dans les années 1920, mettant fin à son activité.

  Auparavant, entre le bief et le cours d’eau principal, son prédécesseur avait aménagé des bassins à truites qui lui assuraient un revenu complémentaire appréciable. À huit kilomètres de là, Salies, devenue en quelques décennies la station thermale à la mode, voyait défiler l’aristocratie européenne en grand équipage. Le meunier s’était ainsi judicieusement mis en cheville avec un hôtelier qu’il approvisionnait régulièrement.

  La mémoire de cette époque suit parfois des méandres bien étranges. Je devais avoir cinq ou six ans lorsqu’un personnage étonnant vint en visite au moulin, accompagnant des amis de mes parents. Peut-être était-il un peu autiste ? En tout cas, ce n’était pas le modèle courant d’humanité. Plutôt taciturne, le voilà bientôt attablé, une grande feuille de papier et une large trousse remplie de crayons devant lui. Il devait revenir plusieurs fois par la suite, procédant toujours de la même manière. Dans une grande concentration, faisant osciller de sa main droite un petit objet étrange – j’appris par la suite qu’il s’agissait d’un pendule –, il dessinait de sa main gauche au crayon noir des gribouillis informes. Puis, armé de ses crayons de couleurs, une fois achevé son dessin, il soulignait des contours qui s’étaient formés au hasard des entrelacs. Autant la première phase me laissait dubitatif, autant cette deuxième phase paraissait magique à mes jeunes yeux. Enfin, après un temps de réflexion silencieuse, il donnait son interprétation et racontait des événements remarquables censés s’être déroulés dans les lieux.

  Ainsi, le petit personnage grimaçant était un soldat exténué venu mourir au bord de la rivière. Son casque, un morion, indiquait qu’il s’agissait d’un fantassin espagnol du seizième siècle. Lors d’une visite ultérieure, l’homme au pendule raconta l’histoire d’un mousquet caché dans les murs de la maison, jamais retrouvé. Une autre fois enfin, ce fut l’histoire qui suit et qui eut des suites judiciaires.

  L’homme au pendule était radiesthésiste et cette dernière histoire fut confirmée dans les grandes lignes par un voisin puis par des recherches aux archives départementales. Je suis plutôt rationaliste, encore pourrait-on sans doute me prendre en défaut, et je trouve peu probable que l’homme ait pris ses renseignements. Je n’ai donc pas d’explication et préfère, comme Pyrrhon, suspendre mon jugement. Mon récit s’appuie sur ce que j’ai trouvé aux archives, ce que j’y ai lu ou ce qui peut s’imaginer entre les lignes.

———

  L’affaire se passe donc dans les années 1870. Le meunier pisciculteur et sa femme ont quatre enfants : un fils aîné, Valentin, âgé de vingt ans au moment des faits, lequel seconde son père ; un cadet de quatorze ans, Jean Médiocre, prénom ingrat s’il en est ; une jeune Victoire qui a cinq ans et un petit Gabriel qui est sur le point d’en avoir trois. Après la naissance de Valentin, une fille est décédée en bas âge. Pour seconder la mère dans les tâches ménagères, une jeune fille prénommée Agnès vient tous les jours d’Oraàs. Elle s’occupe du linge et de la couture, car la meunière est presbyte et peu apte aux travaux d’aiguille.

  Agnès a dix-huit ans, seconde d’une fratrie de quatorze dont seuls six ont survécu. Ce n’est déjà pas si mal, compte tenu de la misère qui règne dans la famille. Ces gens-là louent leurs bras, mais les vignes du pays ont été touchées par le phylloxéra ce qui a conduit un grand nombre de Béarnais à s’exiler en Amérique, en particulier en Argentine, au Chili et en Uruguay.

  Valentin avait eu un petit faible pour l’amie d’Agnès, Henriette, mais celle-ci, lors des fêtes du village, l’avait durement rabroué. Depuis lors, il s’était senti humilié et n’osait plus se montrer du côté d’Oraàs.

  Quand Agnès est arrivée, cette demoiselle timide présentait toutes les apparences de la jeune fille vertueuse. C’est elle qui jusque-là surveillait ses cadets lorsque les parents étaient au travail. Valentin lui trouve beaucoup de charme. En outre, il n’a pas besoin de se déplacer à Oraàs pour la voir. Lorsque le moulin tourne, lorsqu’on n’a qu’à surveiller le travail des meules et le niveau de grain dans la trémie et que les parents sont aux champs ou au potager, on a des moments de liberté. Valentin regarde alors longuement Agnès qui reprise. Au début, l’humiliation d’Henriette est dans leurs esprits et Valentin craint de se voir une nouvelle fois rabroué. Mais Agnès ne semble pas dans cette disposition. Elle fait des efforts de toilette et noue ses deux grandes tresses en un chignon très élaboré. Quelquefois, elle prend le temps de les défaire, particulièrement lorsqu’elle est seule avec Valentin. Les cheveux châtains ont alors des ondulations régulières qui fascinent le jeune homme. Valentin, tout attendri, aimerait bien pouvoir passer ses mains dans ces cheveux, mais il préfère s’abstenir. Il fait des efforts pour engager la conversation, se trouve gauche. La jeune fille répond. Oui, ses frères et sœurs vont bien. Oui, elle était à l’enterrement de la mère Sarrouilhe. Non, elle n’a pas de nouvelles du cousin parti à Cuba. Valentin sait bien que la jeune fille est censée se consacrer uniquement à son travail et aux enfants qui sont opportunément partis faire la sieste. Quant à Agnès, elle aimerait bien être plus loquace. De jour en jour, elle s’enhardit, guettant d’un œil l’arrivée possible de la meunière.

  Un après-midi, Agnès entend les cris de Valentin qui est dans le bassin du bief. Elle est priée d’apporter d’urgence un panier d’osier car il a trouvé des anguilles. Le bassin une fois vidé, on en retrouve parfois qui sont retenues prisonnières par la grille qui les empêche de passer sous le moulin. Agnès s’exécute. Les pieds nus, elle entre dans le bief. Valentin saisit quelques écrevisses puis une anguille qu’Agnès assomme d’un coup de pierre, tant bien que mal, puis deux autres. La quatrième est vraiment grosse. Elle se débat et se rebelle, glisse des mains de Valentin qui finit par poursuivre Agnès et menace de la lui glisser dans le cou. Elle rit fort. Elle aussi se rebelle et arrose Valentin. De l’eau, il y en a un peu partout au fond du bassin dallé, et elle est encore bien fraîche en ce mois de mai. Les deux petits, Victoire et Gabriel, sont là aussi qui s’esclaffent et exultent. Ce n’est pas vraiment le cas du meunier et de sa femme qui rappliquent bientôt. Sans être vraiment fâchés, ils râlent pour la forme d’avoir été tirés par les cris de leur labeur au jardin. Mais cette arrivée calme brutalement les ardeurs juvéniles.

  Une autre fois, Valentin rejoint discrètement Agnès dans la grange. Ils échangent un baiser. Ils sont aussitôt interrompus par Victoire qui cherchait Agnès. Un peu plus tard, à l’heure du dîner, de manière innocente, Victoire déclare qu’elle a fini par retrouver Agnès qui était avec Valentin dans la grange. Le visage blême de l’aîné se baisse tandis que le père fait part de sa vive désapprobation : cette jeune fille n’est rien. Cette jeune fille n’a pas de bien. Elle est payée pour s’occuper du linge et non de Valentin qui devrait être un exemple pour ses cadets. Jean Médiocre a lui aussi la tête baissée. Il cherche à éviter le courroux paternel, qui peut toujours lui tomber dessus à l’improviste, et veut éviter de croiser le regard de son père. Après quelques poussées hormonales, Jean Médiocre a un duvet épais sur la lèvre supérieure, des boutons à foison, et il adule son grand frère qui partage la même chambre et lui fait à l’occasion grande démonstration de ses biceps. Jean Médiocre a choisi son camp, celui de la jeunesse, bridée et malmenée par des parents qui ne veulent rien entendre.

  Le lendemain, la meunière chapitre Agnès qui n’a pas compris ce qui lui arrivait. Jean Médiocre est chargé par son frère d’expliquer discrètement à la petite couturière la situation nouvelle, la nécessité absolue de se tenir à distance de Valentin et de ne pas échanger mot avec lui. Pendant quelque quinze jours, on se regarde furtivement, de loin, avec des yeux navrés qui en disent long. Le baiser, on s’en souvient encore, regrettant amèrement qu’il ait été si bref. Si bien qu’à la première occasion – le père à Salies pour affaire piscicole et la mère appelée d’urgence au chevet de son oncle –, Agnès et Valentin vengent allègrement et de la meilleure manière les frustrations accumulées. Là-haut, dans le foin, on est bien à son aise, et avec une enfance passée au milieu des animaux de la ferme, on n’a pas besoin de longues explications sur la manière de procéder. Heureusement car c’est là un sujet qui n’a jamais été abordé à la table familiale.

  Quand la meunière rentre chez elle, il y a longtemps que les deux amants sont partis vaquer à d’autres occupations. Pourtant, les cheveux dénoués d’Agnès lui font suspecter que ces deux-là ont dû jouer à tape-nombril. Elle n’a pas tort. Du couple, ce ne serait pas la plus opposée à laisser à son cadet le libre choix de son épouse, dès l’instant qu’il y aurait eu au préalable une célébration religieuse et un contrat devant notaire en bonne et due forme.
Le mois suivant offrit encore deux ou trois occasions inespérées d’un rapprochement charnel étroit. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin la petite Agnès se retrouve bien embarrassée.

  Les regards jetés par Agnès sont un mystère pour Valentin. Lui est aux anges, mais elle fait une mine attristée. Bientôt, imperceptiblement, son ventre s’arrondit. Quand enfin, nuitamment, ils peuvent se voir, elle est en pleurs et lui dévoile son état. Il tombe de haut, lui qui pensait naïvement qu’elle faisait le nécessaire et connaissait le secret de plantes abortives. Elle ne connaît pas ce secret-là. On échange des serments. On jure que l’on se mariera, coûte que coûte. Mais comment faire lorsqu’il faut l’accord des parents ? Et quel déshonneur si l’on n’y parvient pas ! Le curé, à l’église, ne plaisante pas avec ce genre d’écart. On se réconforte là encore de la meilleure façon, de manière d’autant plus excessive qu’il y a là-dedans un locataire que l’on aimerait bien déloger.

  Le fils va trouver son père. Il y va de son honneur d’épouser cette fille-là. Le père ne l’entend pas de cette oreille. Il a des mots durs. Ah ! Si son fils avait eu un peu plus de jugeote, il aurait bien vu, lui dit-il, que dans cette famille les filles ne savent faire que des bâtards et que celle-ci voit là l’occasion inespérée de mettre la main, le grappin, sur un riche héritier. Si elle avait fauté, il fallait maintenant qu’elle en assume pleinement les conséquences. Le fils revendique de son côté le fait d’avoir lui aussi fauté. Le père rétorque qu’il y a faute inexcusable d’un côté et mouvement irrépressible et faiblesse masculine de l’autre. Le fils est jeune et rapidement à cours d’arguments. Peut-il savoir que son père lui-même a eu de nombreux mouvements irrépressibles dans sa jeunesse et qu’il continue à en avoir ? Peut-il imaginer que son père a eu des gestes très déplacés à l’égard de la petite couturière qui l’a rapidement remis à sa place ? Une pointe de jalousie l’anime quand il fait part de ses doutes : son fils est-il bien sûr que l’enfant à naître est de lui ? La petite couturière n’essaierait-elle pas de le berner ? Le père en vient à des arguments plus orduriers : d’ailleurs, c’est bien connu dans le village, les filles de cette famille-là sont des créatures. Le fils répond qu’il avait été confronté à un pucelage qui prouvait bien la vertu de la jeune fille, vertu il est vrai aujourd’hui écornée. Le père, un peu ébranlé, répond :
« Mais enfin, tu t’es vu, tout vilain comme tu es ? Tu n’auras bientôt plus un poil sur le caillou ! »

  C’est vrai que Valentin présentait sur le dessus du crâne un début de calvitie. Mais, sans être un modèle de magazine, c’était un jeune homme au physique plutôt agréable.

  Le fils se retient de renvoyer à son père son compliment, avec ses dents pourries, son haleine épouvantable et son embonpoint. Il ne pourra rien sans son assentiment et son père est inflexible.

  Le fils, malheureux et désemparé, va voir sa mère qui a bien vu qu’Agnès s’arrondissait et l’accable en stigmatisant son irresponsabilité. Les parents ne renvoient pas la jeune fille pour autant : pas question de laisser entendre par cela qu’elle serait enceinte des œuvres du fils. Celui-ci fait part de la situation bloquée à Agnès et reste quelque temps dans l’incapacité d’agir, espérant que l’affaire se dénouera spontanément.

  Vient le temps des reproches : Agnès lui fait remarquer qu’elle est la première victime et que la honte va rejaillir sur elle. D’ailleurs, elle lui apprend que le père lui a fait des avances qu’elle a repoussées à grand-peine. Valentin est en colère contre lui. Il veut fuir avec Agnès sous d’autres cieux, aller se placer dans un château du Bordelais comme l’ont fait d’autres avant eux. Elle lui répond que deux concubins, et à plus forte raison une fille-mère n’ont aucune chance de trouver du travail.

  La saison froide arrive, et avec elle, l’ambiance devient de plus en plus lourde : la jeune fille peine à dissimuler son état et le père ne cesse de se disputer avec son fils, déclarant à qui veut l’entendre que c’est un bon à rien. Ce soir-là, Valentin, excédé, en vient à souhaiter la mort du meunier. Alors qu’Agnès va repartir chez elle, les deux amants se disputent près de la cascade. Là, nul ne peut entendre leur conversation. Valentin revoit encore la jeune fille si douce et si tendre qui l’entourait de ses bras dans les foins quelques semaines plus tôt. Il veut l’embrasser, et peut-être plus, en espérant se rabibocher. Elle le tape. Il insiste, elle se débat. Un voisin passe au loin. C’est Touzaa, avec sa faux sur l’épaule. Elle crie. Valentin l’étrangle bientôt, malgré lui, pour la faire taire.

  Les choses sont arrivées si vite. Le bruit de la rivière a-t-il bien couvert leur dispute ? Il semble que oui. Ce qu’il vient de vivre, est-ce bien la réalité ? Il semble bien aussi que oui. Le cadavre est caché sous des fagots, avec respect et douceur, près de la rivière. Peut-être y aura-t-il un miracle ? Peut-être n’a-t-elle fait que perdre connaissance ? Valentin est désemparé. Il a tué celle qu’il aimait. Il aurait cent fois mieux fait d’étrangler son père par qui le drame est arrivé. Lui au moins le méritait. Valentin pleure. On ne lui a pas dit ce qu’il fallait faire dans ces cas-là. Valentin rentre au moulin. L’orage arrive, il ne va pas dîner. Dans la grange où il va se réfugier, il tente de réfléchir. S’il a bien tué Agnès, ce qui reste à vérifier, il faudra qu’il se débarrasse de ce corps tant aimé.
Quand il retourne au bord de l’eau, la rivière est en crue. Le cadavre est bien raide. Ce n’est déjà plus la jeune fille qu’il a connue. Valentin porte le corps jusqu’au niveau du pont puis le jette à la rivière dont les eaux boueuses l’emportent et l’engloutissent rapidement. Dans la grange, il a pensé à un scénario : ils auraient rompu et Agnès se serait suicidée. Plausible. Le fils rejoint sa famille : devant sa grise mine et ses habits trempés, on l’interroge. Il affirme qu’avec Agnès, ils se sont brouillés et qu’elle a déclaré qu’on ne la reverrait plus. Le père s’en félicite.

  Le lendemain, après une nuit agitée, Valentin se réveille. Il n’a pas rêvé. Le père d’Agnès est passé par-là. Sa petite n’est pas rentrée, il est sûr de la trouver au moulin. Il déclare : pas de ça sans mariage ! On voit bien qu’une telle union, c’est là tout le mal qu’il souhaite à sa fille. Mais non, on n’a pas vu sa petite. Le meunier répond, laissant entendre qu’elle est sans doute sous un autre toit et que cette façon de découcher, c’est bien là assurément le genre de la famille. Ou alors, la petite couturière aurait fondé de vains espoirs dans une union trop avantageuse pour elle et se serait laissé aller à un geste désespéré.

  Le père est troublé et ne relève pas la provocation. Un suicide ? Ce n’est pas chrétien. Un autre toit ? Impossible. L’homme part au travail. Il tirera tout cela au clair plus tard, le soir, quand il rentrera.

  Il repasse deux jours plus tard. Il est très inquiet. Non, on n’a toujours pas vu sa fille. On lui suggère d’aller trouver les gendarmes. Il s’y refuse encore, pour ne pas donner trop de publicité à l’affaire…

  Cinq jours plus tard, dans le gave, des pêcheurs récupèrent un cadavre anonyme dans leurs filets, à Sorde-l’Abbaye, à quinze kilomètres en aval. L’inconnue est sûrement une désespérée. La découverte fait du bruit dans le pays. Cette clameur arrive jusqu’aux oreilles des parents qui reconnaissent le cadavre de leur fille. D’après eux, elle a dû tomber dans l’eau et se noyer. Un médecin assermenté se présente pour faire les constatations d’usage, juste avant la mise en bière. Une simple formalité, dit-il. Il note la grossesse. Les parents s’insurgent. Sûrement un effet des gaz de putréfaction qui se sont accumulés. Le médecin a un doute. Il confirme : enceinte d’environ quatre mois ; et chemin faisant, il découvre des traces de strangulation qui avaient été cachées par les longs cheveux châtains. Ce n’est pas évident car le cadavre est déjà couvert de taches violettes.

  Les parents, d’abord suspectés pour n’avoir pas déclaré la disparition, sont rapidement mis hors de cause. Et comme ils racontent ce qu’Agnès leur avait déclaré peu avant, à savoir les avances du meunier, les gendarmes ont tôt fait d’aller trouver celui-ci. Notre homme a beaucoup à dire pour sa défense, en de lourds sous-entendus, sur le peu de sérieux que l’on doit accorder aux affabulations d’une petite dévergondée. Il semble qu’il ait vite compris la responsabilité de son fils. En attendant, menottes aux poignets, il est amené jusqu’à Sauveterre où on le cuisine. Le père reste muet. Il sait, ou croit savoir, que s’il ne dit rien, il sera bientôt relâché. La mère et le fils aussi sont interrogés. On trouve bientôt, dans une petite poche brodée d’un cœur, sous la chemise du jeune homme, une boucle de cheveux châtains. On croit bientôt se souvenir que l’on a retrouvé une petite poche identique sous la chemise de la jeune fille étranglée avec des cheveux qui ressemblent fortement à ceux, fins et châtain clair, de Valentin. Quant aux cheveux trouvés sur lui, ils semblent être ceux d’Agnès. D’un soupçon, on a tôt fait à cette époque de faire une certitude. Le jeune homme se met à table. Oui, il aimait cette jeune fille. Oui, c’est lui qui l’avait mise enceinte. Mais c’est son père qui est responsable de sa mort parce qu’il ne voulait pas de cette union. Ce n’est pas là mensonge et Valentin le pense sincèrement. Mais, dans une confrontation pénible avec son père, le fils finit par s’effondrer et avouer le meurtre.

  Valentin se retrouve bientôt en prison, à Pau. Il est promptement conduit devant le tribunal d’assises. Contre toute attente, mû par la rage qu’il éprouve vis-à-vis de son père, il se défend avec énergie et efficacité. La préméditation n’est pas retenue contre lui. On ne lui coupe donc pas la tête. Dans leur grande clémence, les jurés préfèrent l’envoyer au bagne, à Cayenne. Comme d’autres Béarnais, c’est vers l’Amérique du Sud qu’il vogue. Lui le fait les chevilles entravées. Quant à sa destination finale, c’est l’enfer sur terre. Mais il est bien décidé à en sortir, coûte que coûte.

  Une consolation : là-bas, son calvaire ne dure guère. À peine débarqué, aussitôt placé dans un cachot puant et humide. Le soir même, un caïd n’y va pas par quatre chemins : s’il veut avoir la vie sauve, le jeune homme doit céder à ses avances.

  Le lendemain matin, Valentin est retrouvé mort dans sa cellule. Valentin n’a pas voulu céder. Il s’est battu comme un diable. Lorsqu’il a senti l’homme serrer son cou, il a revécu le moment où il avait lui-même étranglé celle qu’il aimait. Il a compris alors que la mort serait plus douce et qu’en acceptant ce châtiment, il serait quitte et rejoindrait pour l’éternité celle qu’il n’avait aimée que trop brièvement. À l’extérieur, une averse tropicale tombait à flots denses avec le bruit apaisant d’une cascade familière.

Lettres du moulin d’Arbus :
Présentation des 11 nouvelles

1. La petite couturière

Moulin  Cette histoire authentique a eu lieu dans les années 1870, dans le moulin d’enfance de l’auteur, un lieu magnifique avec sa cascade que celui-ci décrit au travers de ses souvenirs enchantés. Dans ce cadre idyllique, un drame a pourtant eu lieu. L’auteur raconte les circonstances étranges dans lesquelles il a eu connaissance de ces faits. Le récit tente alors de reconstituer dans sa dimension paradoxale ce crime avec ses protagonistes – un meunier, son fils et une jeune couturière – dans une atmosphère à la Maupassant.

 

2. Le mariage disparate du jeune Lafitte

Mariage disparate  Salies-de-Béarn est une station thermale dont la source salée est la propriété indivise de ses premiers habitants et de leurs descendants. Il s’agit d’une singularité sans équivalent dans le droit français qui, au début du XIXe siècle, conduisait certains jeunes gens à se marier, à la veille de leur service militaire, avec leurs aînées parfois octogénaires. L’auteur nous raconte ici l’un de ces mariages. Mais ici, tout ne se passe pas exactement comme l’espérait le jeune homme…

 

3. La mission terrestre de l’archange Cap-de-Cuye

Cap-de-Cuye  Un valet de ferme se fait martyriser par son maître dans un petit village de l’Entre-deux-gaves, Montestrucq. La chose était bien trop courante au cours des siècles passés pour être signalée. Mais le maître cruel sera à son tour puni, hanté par le défunt valet et se croyant victime d’un châtiment divin. L’auteur adopte ici les ressorts comiques des contes populaires, avec une dimension merveilleuse que l’on peut supposer n’être que le fruit de l’imagination du tortionnaire.

 

4. L’Iroquois et le chevalier des Lumières

Iroquois  Le chevalier d’Andouins, lointain descendant de la belle Corisande, de retour d’un voyage aux Amériques, vient s’installer à Sunarthe, sur les hauteurs de Sauveterre-de-Béarn, avec quelques idées progressistes, des tourments et un individu exotique ramené dans ses bagages du lointain Canada. Son aventure se heurtera aux préjugés religieux et aux conservatismes, mais connaîtra aussi quelques succès notables. Le siècle est celui des Lumières. Viendra alors la Révolution…

 

5. La discrète légende du pont d’Orthez

Pont d'Orthez  Au XIIIe siècle, les ponts sont rares sur nos rivières. Celui de Sauveterre, sur le gave d’Oloron, est prestigieux car il a connu son miracle : une ordalie ou jugement de Dieu qui vit la vicomtesse de Béarn, la reine Sancie, innocentée d’une accusation diffamante. À Orthez, un pont vient d’être construit qui enjambe le gave de Pau et les habitants voient d’un bon oeil la perspective d’une ordalie que leur offre le très cruel évêque d’Oloron, car elle vaudrait bénédiction divine. Mais l’histoire ne se répète pas toujours…

 

6. Les possédés de Lucq

Possédés de Lucq  Le Béarn resta longtemps un état indépendant de religion protestante. Aussi, la période des guerres de religion y fut-elle particulièrement cruelle. À Lucq, village béarnais où une abbaye prospère fut rasée par Jeanne d’Albret, à l’heure de la Contre-Réforme, nombre sont ceux qui n’ont pas renoncé en privé au culte réformé. Dans ce contexte, une hostie devient une arme diabolique dans les mains d’un de ces chrétiens faussement convertis. Cette histoire est inspirée d’un fait divers dont on a conservé la mémoire.

 

7. Le monstre aquatique de Poupebii

Poupebii  En cet été 1807, à Salies, les eaux du Saleys, petite rivière du Béarn semblent plutôt calmes même si des crues de printemps peuvent le transformer en un fleuve tumultueux. Pourtant, un certain Poupebii débarque en ville, terrorisé, et affirme à qui veut l’entendre qu’un monstre marin en est sorti pour avaler toute crue sa petite chienne Duchesse. Les badauds s’esclaffent car ils savent que l’homme s’adonne à la boisson avec une passion rare. Mais s’il disait vrai ?…

 

8. L’étrange destinée de la cagote de Bérenx

Cagote de Bérenx  En Gascogne, les cagots étaient des parias dont l’origine mystérieuse – lépreux, hérétiques ou reliquats wisigothiques ? – remonte au Haut Moyen-Âge. La discrimination dont ils sont victimes est mise à mal par la Révolution. Mais les mentalités perdurent tant le rejet est ancré dans l’esprit des bourreaux comme des victimes. Au XIXe siècle, une de ces jeunes parias parviendra à échapper à ce sombre destin, fuira vers l’Amérique, y connaîtra fortune pour revenir au pays avec une dignité retrouvée.

 

9. Le bandit Mina et sa pie

bandit Mina  Lors des guerres napoléoniennes, un bandit de grand chemin et sa troupe s’installent sur une voie de passage pour prélever leur dîme. Ils sont arrivés d’Espagne avec les troupes alliées de Wellington et vivent sur le pays en bonne intelligence avec les fermes voisines. La tête de ces reîtres ne tarde pas à être mise à prix. Mina n’est pas fondamentalement mauvais, mais son existence de guerillero ne lui a pas permis de se révéler sous son meilleur jour. Sa pie semble constituer un lien ténu avec une humanité aimante…

 

10. Le trésor de Jean et autre Jean de Castetbon

Pyrites  En 1836, il n’y a pas de retraite quand on arrive à la soixantaine, usé par une vie de labeur. Deux frères, vieux fabricants de tuiles, s’inquiètent d’un fin de vie qu’ils redoutent. L’argile devient de plus en plus dure à travailler et la terre leur semble de plus en plus basse. Les rhumatismes sont bien installés. Vertueux, les deux frères ne jurent pas, ne boivent pas et sont honorablement estimés de leurs voisins. Mais un beau jour, leur vie va basculer quand s’ouvre la perspective d’une fortune vite faite.

 

11. La descendance singulière de Gobe-limace

Gobe-Limace  À Ozenx, non loin de l’église, il existe une petite maison d’allure modeste en bordure de route. Celle-ci semble bien ordinaire, mais elle a une particularité : à l’intérieur, une source jaillit au milieu de la pièce unique. On prête à ses eaux des vertus thérapeutiques car elles soigneraient certaines maladies de peau. La maison a un nom étrange : Gaube-Limac, ou Gobe-Limace. L’auteur retrace ici l’histoire de ses occupants pour le moins étonnants et de l’apparition quasi-miraculeuse de la source.